Fabien Guiraud, L'été dernier

Publié le 24 Octobre 2012

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Résidence secondaire, 2012
sable

Au large, 2012
photographies couleur, punaises


Fabien Guiraud, L'été dernier
Exposition du 11 octobre au 30 novembre 2012


Sous le titre nostalgique de L’été dernier, comme une chanson pop, romantique et un peu kitsch, Fabien Guiraud présente pour sa première exposition personnelle un ensemble de pièces interrogeant de manière ludique le statut des objets, et différents clichés de la société contemporaine. Il multiplie les déplacements de signes et invente un vrai tapis volant, transforme des pyramides en montagnes aux sommets enneigés, et fait d’une punaise la bouée surgissant d’une mer de carte postale. Fabien Guiraud joue avec les nombreuses significations que recèlent les images et le langage, tout en affichant une prédilection pour les matériaux éphémères et l’objet banal. Ses productions plastiques fonctionnent par associations d’idées, comme des mots d’esprit ou des rébus, rehaussés par des titres choisis.


Polysémie
Dès l’entrée de l’exposition, le ton est donné. Au centre de la pièce trône un tas de sable avec lequel l’artiste a réalisé des formes de parpaings. Disposés en cercle, ils préfigurent les fondations d’une tour irrévocablement ruinée. Comme bien souvent chez Guiraud, le matériau est utilisé tel quel, sans aucun artifice. Les briques de l’édifice de sable s’écroulent peu à peu, vestiges abandonnés symboles de la fugacité du temps. Intitulée Résidence secondaire, ce chantier impossible véhicule aussi une imagerie populaire, celle des vacances, des châteaux et des sculptures de sable, des souvenirs de bords de mer auxquels font écho une centaine de photographies disposées en nuage dans un angle de mur.
Sur ces images de cartes postales au premier abord identiques, on peut voir deux bandes bleues superposées : ¾ de mer, ¼ de ciel, et un point jaune ressemblant à une bouée. En regardant mieux un étrange vertige saisit le regard. L’effet d’optique s’explique lorsque la bouée redevient une punaise banale, qui pique l’image sur le mur. Ainsi Guiraud s’amuse à « observer le réel pour ce qu’il pourrait simuler. Faire apparaître comme réelle une chose qui ne l’est pas. Cette position déstabilise la perception sur le monde environnant et permet d’en élargir les représentations. » 1
Qu’elles soient réalisées par lui-même ou bien empruntées sur le Net, les photographies qu’il utilise sont volontairement ordinaires, proches d’une pratique amateur. Elles appartiennent à un répertoire commun, que chacun peut s’approprier. Fabien Guiraud mélange les sources, utilise des photographies de famille ou trouvées, rejoue et fige de vrais souvenirs de vacances (La Tramontane, 2007), confond mise en scène et document, s’invente des biographies fictives, ou choisit de travailler en série avec des images appartenant à la mémoire sociale et collective.
Pour les Neiges éternelles, il repeint indifféremment d’un trait blanc les sommets des pyramides de Gizeh ou du Louvre, en un geste presque distrait qui mêle différentes époques, icônes et civilisations, pour révéler des montagnes naïves et sensibles.
« En plaçant le regardeur dans cette situation, Fabien Guiraud nous fait comprendre que l’idée compte bien plus que sa réalisation, et nous enjoint à explorer la petite part d’imagination propre à chacun (…). La génération née dans les années 80 a bien connu le chocolat «Merveilles du monde». Nous ouvrions ces plaquettes et découvrions des animaux de tout continents, tout en faisant fondre des carrés sur notre langue. Avec ses Neiges éternelles, Fabien Guiraud n’a-t-il pas l’intention de nous rappeler à nos priorités de compréhension du monde ? (…)
Il faut finir l’esquimau glacé avant qu’il ne commence à nous couler sur les doigts. » 2
Fabien Guiraud développe une pratique conceptuelle qui refuse de hiérarchiser les œuvres en fonction du talent ou de l’habileté nécessaires à leur réalisation. Avec ses images modèles, ses matériaux fragiles ou ses objets détournés et ses gestes simples, il cultive l’erreur et l’exploit dérisoire, interrogeant, sur le mode de l’autodérision, les limites de l’art.


Les règles du jeu
De LHOOQ, la célèbre Joconde à moustaches, à In Advance of the Broken Arm, ready-made constitué d’une pelle à neige transformée par la seule logique verbale, il y a indubitablement du Marcel Duchamp chez Fabien Guiraud. Dans son sillage néo-dadaïste, ou dans celui plus proche de Robert Filliou, Fabien Guiraud considère le réel comme un immense réservoir de matériaux transformables par les règles du jeu d’une idée artistique. Les objets que cet observateur poétique du quotidien prélève dans le réel sont parfois banals, mais ce sont toujours des signes porteurs de sens et d’informations, qui perdent leur fonction d’origine pour trouver une nouvelle symbolique dans l’interprétation. Les formes créées se trouvant ainsi elles-mêmes enrichies de ces connotations et fonctions antérieures. Orient express est un tapis aux ornements persans d’un mètre par deux, plié comme un avion en papier. Les significations se chevauchent et s’impressionnent, de destinations exotiques en contes des Milles et une nuit, tandis que le titre souligne dans le même temps avec ironie une idée de vitesse et, au-delà, de rapidité d’exécution.
Souvent, c’est avec le visiteur que Fabien Guiraud joue, en faisant appel à son sens de l’humour, en le touchant et en l’impliquant mentalement dans l’œuvre, par projection, ou, comme avec Les repères, une pièce photographique plus ancienne, en l’invitant à relier mentalement une multitude de points numérotés constellant un ciel bleu, pour créer un dessin absurde. « Ici, c’est l’exercice lui-même qui fait image et qui instaure du coup un jeu entre le visuel et le narratif. Sur le fond bleu, les points évoquent plus volontiers des agrafes ou des entailles dans une toile, et l’éparpillement échevelé des chiffres à relier, l’autopsie d’une scène de crime. On peut encore tenter de se frotter à l’énigme de la mystérieuse combinaison de chiffres, telle la promesse d’une cosmologie inconnue soudain révélée. Et finir par se laisser prendre par la danse des grues tout là-haut dans le ciel… ». 3

Complément d’objet direct
Les objets et sculptures de Fabien Guiraud sont des trompes l’œil, des leurres où se confrontent le réel et l’illusion autour de représentations archétypales, de rituels sociaux : des photographies touristiques, les dessins et les jeux de l’enfance, ou les amours de vacances (Summer Love, 2012). Un travail malicieusement sociologique qui interroge les traces et les icônes des civilisations contemporaines.
Pour Temple Fabien Guiraud convoque des valeurs anciennes ou traditionnelles, clin d’œil à la magnificence de l’architecture antique et des ruines, en réalisant de vraies / fausses colonnes en bois qu’il assemble comme un jeu de Lego, le tout pesant quand même plusieurs centaines de kilos. « Cet ensemble nous montre une nature artificialisée, réduite à sa simple apparence et pourtant lieu des possibles pour des rêveurs. Peu importe dans le fond que la ruine soit neuve, elle fait écho à un passé dans l’historique que nous avons appris à lire comme pittoresque, voire merveilleux. (…) Une composition qui donne à voir le processus de la ruine, et laisse le spectateur imaginer les étapes intermédiaires qui ont fait d’un arbre vivant un morceau de sculpture. » 4
Fabien Guiraud exploite aussi l’intégration d’une architecture à l’intérieur d’une autre, celle du lieu, installe donc un temple en ruine dans un entrepôt, mélangeant une fois de plus allègrement représentation et réalité, traces archéologiques et temps présent, supercherie et réalisme.

Autour d’un travail iconoclaste plein d’humour et de candeur privilégiant la valeur du jeu et l’imagination, les vacances de Monsieur Guiraud oscillent ainsi avec grâce entre poésie et absurde. Un petit feu d’artifice coloré explose en silence sur un moniteur au fond de la galerie, comme en écho à la vidéo Souvenir, une boule en verre agitée en vain ne contenant rien d’autre que de la neige pailletée, qui attendait le visiteur à l’entrée de l’exposition. La boucle est bouclée…

Et si on se prenait enfin un peu moins au sérieux ?

Erika Bretton 

1. / 2. / 3. / 4. : Propos de Fabien Guiraud / Pierre Clément / Catherine Fontaine / Jean-François Dumont

Rédigé par OMNIBUS

Publié dans #Expositions

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